Editions Au pays d'utopieSexisme et spécisme dans la littérature enfantineAnalyse du conte Le Petit Chaperon RougeAnalyse du conte Le Petit Poucet

Analyse du "Petit poucet"

Le conte du Petit Poucet aborde, à travers l’histoire d’enfants abandonnés trouvant refuge chez un ogre mangeur de chair humaine, des problèmes éthiques (cannibalisme mais également, nous le verrons, consommation de viande non-humaine et sexisme) et enseigne la manière dont il convient de se conduire, lorsqu’on y est confronté. 

Plusieurs auteurs ont fourni, à partir d’un matériel traditionnel oral éclaté (Furon-Furette/ La bête à sept têtes/ L’enfant dans le sac), leur version de ce conte : Perrault bien entendu (Le Petit Poucet), les frères Grimm (Hänsel et Gretel) mais aussi Madame d’Aulnoy, dans Finette-Cendron. 

A travers cette étude, nous avons tenté de dégager, pour chaque version, les options idéologiques des auteurs. En guise d’introduction, et parce que cette version nous est peu connue, nous vous livrons un résumé du conte oral, dans sa forme « Furon-Furette ». 

Une femme se marie avec un homme qui a déjà deux enfants, un garçon et une fille, nommés Furon Furette. Un jour, elle les mène dans le bois pour les perdre. Elle les installe et leur dit:

- Tant que vous m’entendrez frapper, vous resterez ici.

Elle va un peu plus loin et pend un sabot par une ficelle à une branche d’un gros chêne ; et le vent balance le sabot qui vient heurter le tronc en  faisant: caho! caho!

Mais la nuit vient, et les enfants entendent toujours cogner.

- Ce n’est pas possible qu’elle coupe encore du bois, se disent-ils.

Il s’approchent et voient le sabot qui heurte le chêne ; mais la mère n’est plus là. Alors la peur les prend et ils se mettent à pleurer. Où aller à présent? Ils marchent, marchent, vont très loin dans la forêt et aperçoivent enfin une lumière vers laquelle ils se dirigent. Ils arrivent à la maison du diable. La femme leur ouvre, et, en apprenant que leur mère les a abandonnés, elle a pitié d’eux, les fait entrer, leur donne à souper, puis les mène coucher dans le lit où sont déjà ses deux enfants.

Le diable rentre, déclare qu’il sent la viande fraîche et veut savoir ce que c’est.

- C’est not’chatte qui a fait chat, dit la femme.

- C’est pas çà.

- C’est not’chienne qui a fait chien.

- C’est pas çà.

Et à tout ce que lui nomme sa femme, il répond que ce n’est pas çà. Alors, elle finit par lui avouer que ce sont deux pauvres petits enfants égarés.

- Bon, j’vas chauffer mon four et j’les ferai roûtir.

Mais les deux enfants entendent et disent à ceux du diable:

- Changeons de bagues et changeons de places (bis).

Les enfants du diable avaient des bagues en or, et les enfants perdus s’étaient fait des anneaux avec des soies de balai ; et ils échangent leurs bagues.

Les enfants du diable étaient du côté de la fenêtre et les autres étaient du côté du mur ; ils changent de place et Furon Furette passent par la fenêtre (suivis de leur petit chien Courtet).

Le diable va les chercher pour les mettre dans le four, mais il prend les siens, qui disent:

- Papa, je m’brûle (bis)

- Brûle-toi, s’tu veux! C’est pas moi ton père.

Quand il se rend compte qu’il a brûlé ses enfants, le diable se met à la poursuite des autres. Ceux-ci, après avoir marché toute la nuit, étaient arrivés au bord d’une rivière et des laveuses avaient écarté leurs draps sur l’eau pour les faire passer.

Le diable arrive au bord de la rivière et demande:

- Av’vous pas vu passer Furon Furette

Et leur p’tit chien Courtet. Qui les suivait?

- Oui, on les a vus, dit l’une.

- Ecarte ton drap que j’passe.

La laveuse étend son drap et le diable s’engage dessus, mais lorsqu’il arrive au milieu de la rivière, la laveuse retire son drap «un bon coup» et le diable tombe dans l’eau, et il y est encore. Puis y a pus d’diab’ puisqu’il est noyé!

 

1) Le Petit Poucet de Perrault, ou «De la relativité de la violence»

Dans le conte traditionnel, aucun jugement n’est porté sur l’acte d’abandon des enfants, ce qui n’est pas le cas de la consommation de chair humaine, qui, attribuée au diable en personne, s’en trouve clairement condamnée. En dépit de cela, il demeure, dans le comportement des autres personnages, une certaine ambiguïté: la femme du diable par exemple, bien qu’elle ait pitié des enfants, ne les prévient pas du danger qui les guette. 

Nous retrouvons, dans une certaine mesure, cette ambiguïté dans le conte de Perrault, mais à la concision du conte traditionnel se substitue une fresque chatoyante, où les caractères des uns et des autres sont soigneusement brossés, et où leurs comportements sont sans cesse confrontés aux principes moraux de l’auteur. 

Le thème de l’abandon, à peine esquissé dans le conte oral, occupe chez Perrault près de la moitié du récit. L’ajout de l’épisode des petits cailloux blancs, qui permettent aux enfants de regagner leur foyer et celui du second abandon, fait de cette problématique un élément central du récit et fournit à l’auteur une occasion de se positionner sur la valeur morale de cet acte, qu’il condamne d’une part tout en l’excusant de l’autre, comme en témoignent ses tentatives de diminuer la responsabilité des parents et de dédramatiser leur geste. 

Vivant en effet dans la pauvreté depuis longtemps, avec leurs 7 enfants (l’augmentation intentionnelle du nombre d’enfants alourdit la charge des parents), ce n’est que lorsque survient une famine qu’ils décident de se défaire d’eux. «Le cœur serré de douleur», les époux se consultent et en définitive, c’est l’idée intolérable de les voir mourir de faim sous leurs yeux qui les décident à passer à l’acte. 

Perrault abandonne également, dans le but d’atténuer la noirceur de leurs desseins, la mention du sabot suspendu dans le but de mieux tromper les enfants, et fait simplement s’esquiver les parents, par un sentier détourné. 

L’acte d’abandon, aux yeux de Perrault, est un exemple parmi d’autres de situation où l’on est amené à faire des compromis, à tolérer, voire à excuser des comportements dont la valeur morale n’est pourtant pas à ses yeux assurée. 

Au fil du conte, Perrault va développer cette «philosophie du compromis» et l’appliquer, dans la seconde partie, à la consommation de chair humaine par l’ogre et au-delà, à la consommation de viande au sens large, qui revient comme un leitmotiv jusqu’à la fin du récit. 

L’épisode qui suit le retour au foyer des parents esseulés se révèle à ce sujet particulièrement intéressant. 

A peine revenus de la forêt, ils reçoivent par hasard 10 écus qui leur étaient dûs, et sur l’heure, le bûcheron envoie sa femme à la boucherie, où elle acheta beaucoup trop de viande qu’il n’en fallait pour le souper de deux personnes. 

Le besoin de manger de la viande, beaucoup de viande, que les parents ressentent juste après avoir abandonné leurs enfants, n’est pas anecdotique, ni accidentel. S’ils mangent de la viande, c’est pour étouffer l’état de tension considérable dans lequel leur acte les a plongés et qui les a profondément fragilisés, tant sur le plan personnel (ils ont échoué dans leur rôle de parents) que social. 

Leur acte en effet les a momentanément placés en marge de la société, et tout naturellement, ils éprouvent le besoin de réintégrer le groupe et pour cela, de sacrifier à l’ordre établi, qui régit les relations que nous entretenons les uns avec les autres. Or notre société repose sur une structure hiérarchique basée sur la domination et l’obéissance à un leader, dont la consommation de viande, qui implique la torture et la mise à mort des animaux, représente l’échelon le plus bas: si l’homme en effet domine la femme, le patron ses employés, le riche le pauvre, l’adulte l’enfant, tous peuvent, en revanche, jouir de l’oppression exercée sur les non-humains. 

Envoyer sa femme à la boucherie, dans ce cadre-là, et se gaver ensuite de viande, résulte du besoin de se rassurer au sortir de cette expérience hautement traumatisante, et de retrouver au sein de l’ordre social, son statut de dominant. 

La femme, quand elle s’adresse ainsi à son mari: «Tu es bien inhumain, d’avoir perdu ainsi tes enfants», est bien consciente que leur acte de violence les a momentanément marginalisés et fragilisés, et c’est avec un empressement non déguisé qu’ils se précipitent à la boucherie et regagnent un groupe dont l’identité s’est notamment forgée par sa différenciation d’avec les autres animaux et à qui leur mise à mort programmée donne l’impression de maîtriser sa mort, notre propre mort. 

Dans le même ordre d’idées, quand les enfants, grâce aux petits cailloux blancs, rentrent chez eux, les parents les mettent aussitôt à table, où, tout en racontant la peur qu’ils ont eue dans la forêt, ils sont invités à manger les restes de viande, qui symbolisent pour tous le retour à la normale, où la violence ne peut être exercée qu’en dehors de sa propre espèce. 

Les allusions à la consommation de viande ne s’arrêtent pas là, comme nous pouvons le constater en étudiants les épisodes suivants. 

Quand pour la seconde fois les parents les mènent perdre dans le bois, le Petit Poucet sème de petits morceaux de pain, qui ont tôt fait d’être picorés par les oiseaux, ce qui ne leur permet plus de rentrer chez leurs parents. Pris de peur à l’idée «d’être mangés par le loup», le Petit Poucet grimpe au haut d’un arbre et aperçoit une lueur. Avec ses frères, ils se dirigent vers elle et découvrent une maison, où ils vont frapper. 

Le «bonne femme» qui vient leur ouvrir se met à pleurer en les voyant, et leur révèle que c’est la maison d’un ogre, qui mange les petits enfants. Cette révélation ne surprend qu’à demi les enfants, pour qui la violence fait d’ores et déjà partie de la vie. Sans hésiter, ils choisissent d’entrer, «préférant risquer d’être mangés par une homme que par un loup». Peut-être aura-t-il pitié de nous, tandis que «le loup ne manquera pas de nous manger cette nuit», se disent-ils. 

Avant de les cacher, la femme de l’ogre les conduit près du feu où un mouton entier est à la broche, pour le souper de l’ogre. Remarquons que l’ogre de Perrault mange indifféremment les animaux et les humains, à la différence du diable du conte oral, qui à aucun moment n’a envisagé de dévorer le chien Courtet et qui limite sa gourmandise aux enfants. 

Perrault, dans ses descriptions, donne force détails, comme nous pouvons le constater lors du souper de l’ogre: «le mouton était encore sanglant, mais il ne lui en sembla que meilleur». «Il flairait à gauche et à droite, disant qu’il sentait la chair fraîche». 

Le femme de l’ogre, comme celle du conte traditionnel, essaie alors de détourner l’attention de son mari, mais au lieu de faire allusion, comme elle, à l’accouchement de la chatte et de la chienne, elle tente de détourner la violence de son mari des humains et de la diriger contre les animaux: «Il faut, lui dit sa femme, que ce soit ce veau que je viens d’habiller, que vous sentez». Mais le stratagème échoue «Je sens la chair fraîche», répète l’ogre, «Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi: bien t’en prend d’être une vieille bête». 

Tout au long du récit, Perrault maintient le parallélisme entre la consommation de chair humaine et animale. Ainsi, si l’ogre ne mange pas sa femme, c’est qu’à l’instar des humains, il ne mange que les êtres jeunes. 

A la vue des enfants, l’ogre se réjouit: «Voilà du gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois ogres de mes amis, qui doivent me venir voir ces jours-ci». Il «dévore» les enfants du regard: «friands morceaux, lorsque ma femme leur aura fait une bonne sauce!» 

Une nouvelle fois, la femme de l’ogre revient à la charge et propose comme exutoire à sa violence la consommation des animaux: «Mais vous avez encore là tant de viande: un veau, deux moutons et ½ cochon». L’ogre finit par accepter d’attendre un peu, avant de les tuer, à condition qu’elle leur serve à souper, «pour qu’ils ne maigrissent pas». Le repas d’animaux morts joue encore une fois le même rôle : tout rentre dans l’ordre, quand la violence n’est plus exercée sur les humains, mais sur les animaux. Cependant, cette fois, les enfants, ne mangent pas. 

La profusion de scènes sanglantes et l’amoncellement de cadavres peut surprendre dans une histoire destinée aux enfants. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que, paradoxalement, les sentiments de culpabilité au sujet d’un acte peuvent très bien pousser à sa répétition et à son acceptation d’un point de vue moral. Mettre en scène la consommation de viande, dans ses détails les plus réalistes, c’est envoyer ce message rassurant à l’esprit de l’enfant: «ce ne peut être si mal, puisqu’on le fait tout le temps». 

Il s’agit en quelque sorte d’un processus de désensibilisation et de déculpabilisation, qui conduit l’enfant à ne plus prendre en considération la souffrance et la mort des animaux. Cet état de «cécité éthique conditionnée» à toute prise en compte des animaux lui permettra de continuer à jouir, au sein du groupe, des plaisirs et des avantages sociaux qu’elle procure, sans jamais avoir à reconnaître l’horreur dont elle procède. 

Une fois couchés dans leur lit, aux côtés de celui des sept filles de l’ogre, le Petit Poucet décide d’échanger leurs bonnets avec les couronnes des filles, au cas où l’ogre viendrait pendant la nuit les tuer. 

Les filles de l’ogre, comme son épouse et les parents du Petit Poucet, sont elles aussi décrites par Perrault dans la relation qu’elles entretiennent avec la viande. Elles ont le teint fort beau, parce qu’elles se nourrissent de chair fraîche, mais elles ont les yeux gris, le nez crochu et les dents aiguës, car c’est les petits humains qu’elles mordent, et dont elles sucent le sang. 

Au cours de la nuit, l’ogre se lève avec l’intention d’égorger les sept garçonnets, qu’il croit reconnaître à leurs bonnets. Le lendemain matin, il dit à sa femme: «Vas t’en là-haut habiller ces petits drôles d’hier soir». Le double sens du mot  «habiller», utilisé également à l’abattoir quand il s’agit de préparer une carcasse, témoigne de la volonté constante de l’auteur de maintenir en arrière-fonds la consommation de viande, et tout ce qui s’y rapporte (en tout, on n’en compte pas moins de 18 mentions jusqu’à cet endroit du récit!). 

Une fois la supercherie découverte, l’ogre enfile ses bottes des 7 lieues pour poursuivre les enfants, mais il s’endort contre un rocher, derrière lequel les garçons ont trouvé refuge. Le Petit Poucet enfile alors lui-même les bottes et retourne aussitôt à la maison de l’ogre, où il fait croire à sa femme que des bandits le retiendront prisonnier, tant qu’elle ne lui aura pas remis toutes leurs richesses. 

L’épouse s’exécute, car somme toute, même s’il mange les petits enfants, «cet ogre ne laissait pas d’être bon mari». Cette phrase résume à elle seule l’option idéologique de Perrault: cette femme, pas plus que les gens qui mangent de la viande, ne considère le choix alimentaire de son mari, même s’il est injuste, comme une raison en soi de le rejeter. Elle banalise ses actes, comme nous-mêmes, la consommation des animaux. 

Si l’auteur dépeint avec autant de conviction la cruauté de notre société, c’est dans le but de montrer à l’enfant que de toute manière, la violence existe et qu’il faut bien s’en accommoder. Les personnages du conte pratiquent tous la philosophie du compromis, selon laquelle la violence a sa place, surtout si elle s’exerce en dehors de notre espèce. Les parents du Petit Poucet, par exemple, abandonnent leur enfants, mais à regret ; la femme de l’ogre a pitié d’eux, mais aussi de son mari ; l’ogre mange les petits enfants, mais il a pourtant la vie sauve ; les garçons tuent les filles de l’ogre, qui ne sont pas encore elles-mêmes très méchantes, bien qu’elles sucent déjà le sang des enfants ; et surtout, tous tuent et mangent les animaux, mais n’en sont nullement affectés. 

Le processus de socialisation à l’œuvre dans ce conte consiste à faire accepter aux enfants cette réalité en demi-teinte, dans laquelle une fois devenus adultes, ils devront s’intégrer, sans chercher à remettre en cause la légitimité de la violence, qu’il s’agisse de celle qui s’exerce sur certains humains, ou de celle que nous infligeons chaque jour aux autres animaux.

 

2) Hänsel et Gretel de Grimm: La femme, la violence incarnée 

Bien qu’au premier abord, le conte des frères Grimm semble plus proche du conte oral que celui de Perrault, une lecture attentive de leur version révèle une volonté sous-jacente de donner de la femme une image extrêmement violente, à laquelle s’opposent les enfants (Hänsel et Gretel) et leur père. 

D’entrée de jeu, la mère est présentée sans ambiguïté comme mauvaise : prenant appui sur le conte traditionnel qui laissait à la femme l’initiative de l’abandon, les frères Grimm façonnent sur cet élément un personnage méchant et grossier, qui tient sous sa coupe son mari et ses enfants. 

La famine, qui s’est abattue sur la famille, est pour elle l’occasion rêvée de «se débarrasser» des petits. Quand le père ose s’opposer à son projet, elle n’hésite pas à l’insulter «Idiot que tu es!» et à le harceler, sans trêve ni repos, jusqu’à ce qu’il consente. Elle insulte et maltraite également les enfants, quand ils les mènent perdre dans la forêt : «Debout! Debout, paresseux», «Idiot», dit-elle à Hänsel. 

Bien qu’il soit complice, le père emporte notre sympathie, lui qui décide de faire du feu, pour que les enfants n’aient pas froid. Et la femme porte presque seule la responsabilité de l’acte d’abandon, que Perrault noircit à dessein, en reprenant au conte oral le stratagème destiné à tromper les enfants. 

Sans aucun état d’âme, elle va jusqu’à les gronder et à les culpabiliser quand Hänsel et Gretel, grâce aux cailloux blancs, regagnent la maison familiale: «Méchants enfants! Dormir si longtemps dans la forêt, en voilà des façons! Nous avons cru que vous vouliez ne plus jamais revenir». «Le père, par contre, se réjouit de les revoir, car son cœur lui pesait de les avoir laissés comme cela, tout seuls». 

Cet épisode illustre bien la polarisation établie par les auteurs: la violence et la perversité, qu’incarne le féminin, y sont opposés à la bonté et à l’innocence de l’homme, dont le seul tort est d’être trop faible pour s’y opposer. 

«Il faut expédier les enfants», dit-elle une seconde fois, tandis que l’homme «un gros poids sur le cœur», pense, «mieux vaudrait partager avec les enfants la dernière bouchée!». Mais elle le houspille si bien, l’accable de tant de reproches, qu’il cède à nouveau. Et Grimm de conclure: «Qui a dit A doit aussi dire B, et puisqu’il avait consenti la première fois, il fallut bien qu’il cède la seconde fois aussi». 

Le pain répandu en chemin ayant été mangé par les oiseaux, Hänsel et Gretel, seuls dans la forêt, suivent un oiseau blanc qui les conduit à une maisonnette, construite en pain d’épices, biscuit et sucre filé. Affamés, ils se mettent à la manger, mais la porte s’ouvre et une vieille femme s’avance. 

Comme on pouvait s’y attendre, le rôle de l’ogre, dans cette seconde partie du récit, est ici tenu par une femme. Contrairement à Perrault et au conte oral, qui ne cherchaient pas à cacher leurs préférences alimentaires, la vieille femme des frères Grimm ajoute à la cruauté l’hypocrisie, en faisant semblant d’être gentille. C’est pour mieux les attirer en effet qu’elle a eu l’idée de la maison de pain d’épices, pour pouvoir «les tuer, les faire cuire et les manger, quand ils seraient en son pouvoir». «Elle avait ricané méchamment et dit en se réjouissant d’avance: je les tiens, ceux-là, ils ne m’échapperont plus». 

Tout, dans cet épisode, fait appel à notre propre consommation de viande: «un fameux morceau que je vais avoir là», «Ce sera pour elle un jour de fête» , ce qui fait écho à notre propre comportement lors des grandes occasions. 

Le parallélisme devient d’autant plus frappant quand la vieille femme enferme Hänsel derrière une porte grillée, pour le mettre à l’engraissement, où «il pouvait bien crier tant qu’il voulait, cela ne servait à rien». La femme agit avec Hänsel comme les éleveurs avec leur bétail, mais cet aspect, abondamment développé chez Perrault, est ici à peine esquissé. 

On devine que les enfants cuisinent et mangent de la viande (Gretel n’avait que les os à sucer, ou les carapaces des écrevisses), mais ce n’est pas dit clairement. Les frères Grimm tiennent à garder pure l’image des enfants, que rien ne doit entacher. 

C’est un os, qu’il présentait au lieu de son doigt quand la femme venait constater l’état de son engraissement, qui préserve Hänsel de la casserole pendant quatre semaines. Jusqu’à ce qu’elle décide, agacée, de le tuer et de le manger, «maigre ou gras». 

Sournoise, la femme a l’intention de faire entrer Gretel dans le four et de l’y faire rôtir également. Quand Gretel feint de ne pas comprendre comment s’y prendre, sa réaction est tout à fait la même que celle de la mère des enfants, dans la première partie du récit: «Stupide dinde», l’insulte-t-elle. Ce parallélisme, dont Grimm aurait pu faire l’économie, illustre bien sa volonté d’imposer au lecteur un caractère féminin typé, violent. 

Grâce à son ingéniosité, Gretel tue la femme en l’enfermant dans le four à sa place, délivre son frère et tous deux s’emparent des richesses de la maison. 

Sur le chemin du retour, un canard blanc accepte de les aider à traverser la rivière, et Gretel a la gentillesse d’attendre un second voyage, pour ne pas le surcharger. Bien qu’on en soit tenté, il ne faut pas y voir l’idée que l’être humain ait à se soucier, dans le chef de Grimm, du bien-être des animaux. La fin du conte est à ce sujet tout à fait éloquente: «Trotte la souris, celui qui la prendra pourra se faire un grand bonnet, un grand bonnet de sa fourrure, et puis voilà!» 

Le but des auteurs, dans cette historiette, était d’insister une fois de plus sur la bonté des enfants, qui n’est jamais sujette à caution. Et par ailleurs, de rejeter l’entière responsabilité de toute violence sur la femme, qui s’en trouve d’ailleurs punie, puisque Grimm fait périr la vieille femme dans le four, et qu’un heureux hasard se charge d’emporter la mère qui, entre-temps, «était morte». Quant au père «le pauvre homme n’avait pas eu une heure de bon temps, depuis qu’il avait laissé ses enfants dans la forêt».

 

3) Finette-Cendron de Madame d’Aulnoy: La violence, une arme pour la femme

La version de Mme d’Aulnoy fond en un seul conte l’histoire du Petit Poucet et celle de Cendrillon. Il en résulte un allongement considérable du récit, dont l’étude systématique se révélerait fastidieuse et souvent sans intérêt pour les sujets qui nous occupent. Nous avons opté pour une analyse partielle du conte, basée sur les passages les plus significatifs en matière de spécisme et de sexisme. 

Plusieurs personnages, masculins et féminins se conduisent d’une manière violente: la mère et les deux sœurs de Finette, l’ogre et sa femme. Quant à Finette, elle symbolise la douceur et l’humilité, et l’auteur ne manque pas une occasion de la décrire comme une «bonne petite fille». Ainsi, jusqu’à la fin du récit, elle reste «fidèle à ses méchantes sœurs, qui la battent, la trompent et l’obligent à être leur souillon». 

Bien que cette vision de la femme reste conforme à l’image réductrice véhiculée par les contes classiques (la femme douce et effacée, telle Cendrillon ou Blanche-Neige), Mme d’Aulnoy nous la présente sous un éclairage nouveau, où ce comportement n’est plus recherché pour lui-même, mais pour les avantages que l’on peut en tirer. 

L’attitude de Finette, qui ne répond jamais à l’agression de ses sœurs mais les comble au contraire de bienfaits, ne relève pas de la passivité, bien que tout porte à le croire. Il s’agit à l’inverse de les culpabiliser, de leur renvoyer en miroir leur propre violence. Les sœurs de Finette, comme le dit la morale «sont plus cruellement punies quand Finette leur fait des grâces infinies que si l’ogre cruel leur ravissait le jour». 

Mme d’Aulnoy, à défaut de pouvoir s’attaquer aux racines du sexisme, beaucoup trop oppressant à son époque, propose aux jeunes filles une façon élégante de s’en servir. Tous les ingrédients de «la bonne éducation» des filles sont présents dans le conte: sa marraine offre à Finette de beaux habits tout d’or et d’argent, ainsi qu’une boîte de diamants ; la maison de l’ogre est faite de pierres précieuses ; Finette trompe l’ogresse en lui faisant croire qu’elle va la rendre belle ; les trois sœurs deviennent riches, mais il leur manque d’être mariées ; Finette trouve une cassette remplie d’habits et de diamants, se pare pour aller au bal et rencontre le prince ; ses sœurs deviennent reines à leur tour. 

Voilà ce qui s’appelle, faire contre mauvaise fortune, bon cœur. Ne pouvant combattre ouvertement les méfaits d’un sexisme étouffant, Mme d’Aulnoy fournit une version d’apparence classique, mais qui n’en était pas moins réactionnaire dans le contexte où elle a été écrite. 

Le rôle joué par les animaux, dans cette version, est volontairement réduit à celui d’une monnaie d’échange, mise à la disposition des êtres humains quand il s’agit de gagner un peu d’argent (ruinés, la mère conseille à son mari de fabriquer des filets et de prendre des oiseaux à la chasse et des poissons à la pêche), ou d’offrir un cadeau (lors de ses visites chez sa marraine, la fée Merluche, Finette apporte des œufs et du lait, puis deux poulets, un maître coq et deux petits lapins, à qui elle a tordu le cou). 

Une fois encore, on remarque un parallélisme entre exploitation animale et humaine, quand l’ogresse, pour détourner l’attention de son ogre de mari, le convint de ne pas manger les filles, qui pourront faire de bonnes servantes. 

Telle est bien la condition pour que nous épargnions la vie d’un animal, qu’il nous soit utile en quelque chose.

 

A votre intention et à celle de vos enfants, nous avons réécrit l'aventure du Petit Poucet


BIBLIOGRAPHIE

 

P. DELARUE, Le conte populaire français (tome premier), G.-P. Maisonneuve et Larose, Paris, 1985

Contes en vers et en prose, de C. PERRAULT et de Mme d'AULNOY, Flammarion, Paris

J. et W. GRIMM, Les contes, Flammarion, 1967

D. OLIVIER, Le goût et le meurtre, Cahiers Antispécistes n°9, janvier 1994

Signez notre livre d'or

HAUT DE LA PAGE

Accueil ] Littérature enfantine ] Analyse du "Petit chaperon rouge" ] [ Analyse du "Petit poucet" ] Sommaire des contes récrits ] Sommaire des poèmes ] Livre d'or ] Nos liens préférés ]

Isonomia - Free web design for activist causes (AVEA - Action végétariste pour l'égalité animale)

Webmestre: AVEA - Action végétariste pour l'égalité animale